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"La longue marche des Américaines"
Par KATHA POLLITT,
Poétesse américaine, essayiste, chroniqueuse à The Nation, auteure notamment de
Subject to debate, Modern Library, New York, 2001.
Aux Etats-Unis, le féminisme radical a permis de conquérir des droits, même si la
remise en cause des aides sociales, déjà réduites à la portion congrue, et le retour
d'un certain ordre moral font craindre des reculs. Le mouvement féministe lui-même
s'est diversifié, mais aussi atomisé.
En un peu plus de trente ans, le mouvement des femmes a transformé les Etats-Unis.
Il suffit de se promener dans un parc public pour avoir de grandes chances de tomber
sur des filles en train de jouer au foot ; ou de pousser la porte d'une faculté de
droit ou de médecine pour s'apercevoir que les femmes y occupent près de la moitié
des postes. Le quart environ des petites entreprises de la nation sont dirigées par
des femmes. Celles-ci conduisent des bus, tiennent des bars, sont présentes dans le
clergé et l'armée (où elles représentent 12 % des effectifs), autrefois bastions des
hommes.
Dans la vie privée, les règles changent rapidement : les jeunes filles et les femmes
prennent plus fréquemment l'initiative des rapports amoureux, et quand elles se marient
pour la première fois - à vingt-six ans, l'âge le plus tardif jamais enregistré -,
elles s'engagent en se connaissant beaucoup mieux ; elles sont aussi de plus en plus
nombreuses à avoir l'intention de travailler et de vivre d'égale à égal avec leurs compagnons
en partageant les corvées domestiques. Au moins dans certains milieux, des pratiques,
encore peu répandues mais jugées bizarres une génération plus tôt, n'attirent plus guère
la réprobation : coparentalité des couples lesbiens, recours à l'insémination artificielle
ou à l'adoption par des femmes célibataires, souvent diplômées et gagnant bien leur vie.
Faut-il en conclure, comme l'affirment ses détracteurs, que le féminisme américain a fait
son temps et n'est maintenu en vie que par des idéologues acharnées à défendre leur bout
de gras ? Que non. Le riant tableau ainsi brossé ne constitue hélas qu'une partie de la
vérité. Les femmes ont toujours des salaires inférieurs à ceux des hommes (24 % de moins,
en moyenne) ; on les retrouve toujours majoritairement dans les emplois les plus mal
rémunérés, ceux que le cliché qualifie de « typiquement féminins ». Le seul domaine dans
lequel elles peuvent espérer percevoir des cachets plus élevés que ceux des hommes est
l'industrie du film pornographique.
Les hommes contrôlent toujours de manière écrasante tous les rouages des institutions
sociales, politiques, juridiques, économiques des Etats-Unis d'Amérique ; en définitive,
ce sont eux qui décident si une femme peut se faire avorter, si elle peut prendre la
pilule du lendemain après avoir été violée, poursuivre ses études alors qu'elle touche
l'aide sociale, espérer la condamnation de son violeur. Le viol, les violences domestiques,
le harcèlement sexuel restent d'énormes problèmes. Dans 80 % des couples mariés, le gros des
tâches domestiques et de l'éducation des enfants repose toujours sur la femme, qu'elle
travaille ou non à plein temps. Le taux de réussite croissant des filles à l'université
et dans les disciplines sportives a pour revers des pressions croissantes (via les médias,
la mode, les garçons et leurs copines) pour se conformer à un idéal de beauté impossible,
prématurément sexualisé. Dans les lycées et les universités, l'anorexie, la boulimie et
les divers troubles de l'alimentation sont endémiques.
Bref, le féminisme a rendu l'Amérique plus égalitaire, plus juste, plus libre, plus
diversifiée... plus américaine, si l'on veut, mais il reste encore bien du chemin
à parcourir. La sociologue Arlie Hochschild parle à ce propos de « révolution enrayée » :
la société renâcle à s'adapter à cette révolution qui transforme les rôles, les espoirs
des femmes. Bien que la grande majorité des mères travaillent à l'extérieur, y compris
quand leurs enfants sont encore nourrissons, bien que la main-d'oeuvre salariée soit
féminine à 45 %, l'image du travailleur typique demeure celle d'un homme marié qui, grâce
à sa femme restée à la maison, est totalement disponible pour son employeur.
Parallèlement, les règles en matière de droits à la retraite, à la sécurité sociale et
aux allocations de chômage désavantagent les femmes, qui de manière générale prennent sur
leur temps pour s'occuper des enfants et des malades. Les lecteurs français ne doivent
pas oublier que les formes d'aide sociale conçues par les Etats européens pour alléger
le poids de la pauvreté, des soins à consacrer aux enfants n'existent pratiquement pas
aux Etats-Unis. 41 millions de personnes (environ une sur sept) n'ont pas d'assurance
maladie ; la réforme de l'aide sociale, en 1996, a contraint des mères célibataires
dépourvues de ressources à accepter, fût-ce contre leur gré, des emplois souvent précaires
et ne leur assurant pas un salaire suffisant pour vivre ; en l'absence de système national
de crèches ou de maternelles, trouver des solutions abordables pour faire garder les enfants
est un cauchemar, y compris pour des parents aisés. Il a fallu vingt ans au mouvement
féministe pour obtenir une loi sur le congé parental et le congé pour raisons médicales,
qui accorde en tout et pour tout douze semaines aux employés des grandes entreprises pour
s'occuper d'un bébé qui vient de naître, d'un enfant ou d'un parent malades ; mais ce
congé n'est pas rémunéré, donc fort peu de salarié(e)s peuvent en profiter.
Pris dans l'espace accidenté, souvent déroutant, qui sépare les anciennes façons de faire
des nouvelles, beaucoup d'Américains accusent le féminisme d'être responsable de leurs
difficultés. Les hommes ne cèdent plus leur place aux femmes enceintes dans le métro ?
L'avortement a eu raison de la galanterie. On hésite à se marier ? Le féminisme a rendu
les femmes trop difficiles et les hommes trop puérils. Un problème d'infertilité ? Vous
n'aviez qu'à écouter votre horloge biologique au lieu de suivre les conseils de Gloria
Steinem (1) ! Si le mouvement des femmes n'a jamais eu bonne presse (sa mort est annoncée
à intervalle régulier par tel ou tel magazine influent), désormais d'un bord à l'autre de
l'échiquier politique la diabolisation des féministes est devenue l'une des principales
préoccupations. A droite, des animateurs radio misogynes, les shock jocks (2) se déchaînent
contre les « féminazis » - comme si les femmes que leurs blagues sexistes ne font pas rire
s'apprêtaient à envahir la Pologne et à commettre un génocide ; des prédicateurs intégristes,
tel le télévangéliste Pat Robertson, clament sur tous les tons que le féminisme « pousse
les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à
détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes ». La gauche - pour autant qu'on puisse
parler de gauche - se veut officiellement proféministe malgré sa propension à trouver
suspect le mouvement des femmes tel qu'il existe : trop bourgeois, trop majoritairement
blanc, trop obnubilé par le droit à l'avortement. Quant aux communautaristes, ils estiment
que les féministes menacent la famille et, par conséquent, la cohésion sociale censée
être assurée par les couples mariés.
Tant de critiques décochées sous des angles si différents font l'effet de douche froide.
On prétend souvent que les jeunes rejettent le féminisme. Des millions de femmes de moins
de trente ans ont au contraire grandi avec l'idée de l'égalité des sexes et considèrent
leurs droits comme des acquis. Les sondages révèlent cependant qu'elles sont de plus en
plus réticentes à se dire féministes. Dans une tribune libre publiée le 15 avril 2000 par
le Boston Herald, Wendy Murphy, professeure à l'Institut de droit de Harvard, écrivait :
« Il y a quelques semaines, j'ai demandé à [mes] étudiantes en droit de lever la main si
elles croyaient en l'égalité sociale pour les femmes ; toutes l'ont levée. Je leur ai
ensuite demandé si elles croyaient en l'égalité politique pour les femmes ; toutes ont
levé la main. Pour finir, j'ai prié celles qui s'estimaient féministes de l'indiquer.
Deux seulement ont levé la main - et l'une avec réticence, en esquissant le geste à moitié. »
Interrogée sur les raisons qu'elle avait d'éviter ce terme, l'une des étudiantes a répondu :
« C'est juste que je ne me vois pas comme une fille qui brûle son soutien-gorge et qui
déteste les hommes. » Une autre a expliqué qu'elle n'avait pas de problèmes car elle avait
été élevée en tout point comme son frère. Une troisième ne souhaitait pas limiter son
progressisme politique à la question du genre : elle se présentait comme « humaniste ».
Que deviendront ces femmes lorsqu'elles entameront leur carrière juridique, sachant que
61 % des cabinets d'avocats sont exclusivement masculins, que, dans ces métiers, il est
normal de travailler soixante-dix-huit heures par semaine, que chaque instant dégagé pour
s'occuper des enfants est un baiser de la mort fatal aux ambitions professionnelles ? Si
le féminisme n'est plus qu'une affaire d'initiative individuelle - l'affaire d'une vaillante
humaniste qui met son soutien-gorge pour se frayer son chemin dans le monde des hommes -
comment chacune va-t-elle affronter et surmonter les obstacles structurels fondés sur le
genre, qui s'opposent à l'égalité ? Va-t-elle s'unir à d'autres, ou ne s'en prendre qu'à
elle-même ?
Selon un cliché répandu en Europe, le féminisme américain serait obsédé par le
« politiquement correct » (PC) et la « victimologie ». Pour l'essentiel, le PC est une
fabrication de la droite, un label utilisé pour se moquer des femmes (ou des Noirs,
des hispaniques, des gays et de toute autre minorité) qui trouvent à redire aux propos
et aux comportements dégradants ou hostiles. Les médias américains adorent les faits divers
témoignant des excès - le petit garçon temporairement renvoyé de l'école pour avoir embrassé
une petite fille, l'enseignante qui retire de sa salle de classe une reproduction de la Maja
desnuda, de Goya.
A y regarder de plus près, ces histoires s'avèrent plus banales et plus ambiguës que ne
le laissent croire les articles : le petit garçon dont le comportement perturbateur avait
déjà été signalé n'a en réalité été privé que d'un goûter d'enfants ; et la professeure
d'espagnol ne supportait plus que ses élèves matent la Maja et rient sous cape au lieu de
suivre son cours. Quand bien même ces enseignants auraient réagi de façon insensée, en
quoi ces menus incidents de la vie scolaire méritent-ils d'être repris par tous les journaux
de la planète ?
Même chose pour la « victimologie ». Il s'agit de persuader ceux qui sont désavantagés
ou lésés qu'il est humiliant pour eux d'avouer qu'ils en souffrent ou de demander
réparation : ce serait « pleurnicher », « exiger un traitement spécial ». Mais qu'en
est-il alors des nombreuses femmes violées, battues, traitées par le mépris, objets de
discriminations ? Est-ce qu'une femme décidée alors à porter plainte ne refuserait pas
plutôt le statut de victime ?
Certes, il existe des féministes américaines prêtes à crier pour un rien à la
« victimisation », mais elles ne représentent qu'une infime partie d'un mouvement
très large et non dénué de contradictions. Déjà dans les années 1960, le féminisme
était aussi indiscipliné que prolixe, associant pêle-mêle des enseignantes marxistes
et des courtières en bourse, des bonnes soeurs et des logiciennes, des lesbiennes
« femmes-femmes » et des catholiques mères de six enfants. Le féminisme s'est toujours
affirmé dans des milieux où l'on ne l'attendait pas forcément. Chez les infirmières,
par exemple, qui ont mis à profit les théories féministes pour sortir de leur rôle de
bonnes-à-tout-faire des médecins et endosser à la place celui de personnel soignant
polyvalent et d'avocates des malades.
Tandis que des organisations de défense des droits des femmes comme National Organization
for Women (NOW) et Feminist Majority s'engagent sur le terrain des élections, des jeunes
femmes lancent des zines (magazines de contre-culture) comme Bitch et Hip Mama, ou des
groupes de rock comme Le Tigre, Sleater-Kinney, les Indigo Girls... Quant au champ couvert
par les études féministes, il va de la prostitution dans la Grèce antique aux effets de
la réforme du système d'aide sociale sur les femmes pauvres et leurs enfants, en passant
par ce que l'on appelle, de manière quelque peu abusive, le « French Feminism (3) ».
Bien sûr, le féminisme ne serait pas ce qu'il est sans les débats idéologiques, très divers.
Après les attentats du 11 septembre 2001, des femmes vêtues conformément à la loi islamique
s'étant fait injurier et bousculer dans la rue, des étudiantes ont coiffé le foulard en
signe de solidarité. Geste de sororité féministe ou affirmation d'une coutume indéniablement
sexiste ? Aux Etats-Unis comme en Europe, la prostitution est également un thème brûlant.
Quel choix ont vraiment les travailleuses du sexe ? Il y a d'un côté des féministes
soutenant que les prostituées sont contraintes d'une manière ou d'une autre, et de
l'autre côté des féministes qui voient dans les prostituées des femmes comme les autres
se débrouillant du mieux qu'elles peuvent.
Un débat, et pas des moindres, s'est apparemment éteint de lui-même : la « guerre du porno »
qui a fait rage dans les années 1980 et au début des années 1990. Le brouhaha alors entretenu
aura été extrêmement destructeur pour le mouvement des femmes ; d'une part parce qu'il a
soulevé à propos de la sexualité des questions posées en termes très crus et non négociables ;
d'autre part parce qu'il a renvoyé dos à dos deux principes profondément enracinés dans
l'histoire de ce pays : la liberté d'expression et le puritanisme. De plus, il a fait se
heurter de front deux grands principes féministes : la quête déculpabilisée du plaisir,
et la valeur humaine du caractère privé de la sexualité, de la non-violence, de l'égalité.
Riche et excitant sur le plan intellectuel, ce débat qui laisse derrière lui une incroyable
amertume avait vraiment peu de rapports avec les campagnes menées pour protéger les femmes
en chair et en os de la violence réelle.
A l'université, l'heure est désormais à la « positivité sexuelle » (sex-positivity).
Les jeunes féministes branchées n'hésitent pas à fréquenter les clubs de strip-tease,
voire à y travailler. Quand leurs aînées défendaient M. William Clinton du bout des lèvres
lors de la procédure d'impeachment, les plus jeunes ont pris fait et cause pour ce qui
leur apparaissait audacieux et sexuellement fonceur de la part de Mlle Monica Lewinsky.
Le féminisme quelque peu monolithique et moraliste des années 1970 a cédé la place à une
multiplicité de « féminismes » ; la théorie queer (4) et le constructionnisme social ont
évacué la notion même de « femme ».
Les antiféministes ont beau agiter le spectre d'un féminisme aux allures de lit de
Procuste à taille unique, il ressemble plutôt à un self-service où chacune se sert
à sa convenance. Le choix personnel semble prédominer : évacuée la politique, et avec
elle la société. Laisser entendre qu'un « choix » n'est pas forcément « libre », c'est
faire insulte à la capacité de chacune de savoir ce qui vaut le mieux pour elle. Ainsi,
ce qui aux yeux des féministes d'il y a vingt ans s'apparentait à une capitulation
humiliante devant les critères de beauté sexistes - se faire lifter le visage ou poser
des implants mammaires, par exemple - peut aujourd'hui passer pour une sorte de cadeau
qu'une femme s'offre à elle-même. De la même manière, certains intellectuels réduisent
le féminisme à une sorte de clin d'oeil ironique : « Oui, oui, je suis toujours à la cuisine,
mais ma collection d'aimants de frigo des années 1950 est là pour dire que je ne suis pas
simplement bobonne. » Du féminisme « allégé », en somme.
Toutefois, ces débats internes font pâle figure devant les menaces liées à la montée
d'influence de M. George W. Bush, du Parti républicain et de la droite chrétienne.
Trente années de progrès politiques et juridiques risquent de passer à la trappe.
Le droit à l'avortement, déjà sur la défensive dans bon nombre des Etats du pays, est
la première cible : de nouvelles limites vont sûrement lui être fixées au niveau fédéral
ainsi que dans plusieurs Etats, et quantité de nouveaux juges de droite résolument
anti-avortement s'apprêtent à rejeter les recours légaux qui leur seront opposés.
M. Bush a débloqué des millions de dollars pour financer des cours d'éducation sexuelle
prônant exclusivement l'abstinence, des cours sur les bienfaits du mariage à l'intention
des mères célibataires sans ressources, ainsi que des services sociaux fondamentalement
religieux dont le but est de convertir au christianisme.
Dans le même temps, il a introduit dans les diverses commissions fédérales des bataillons
entiers de fondamentalistes, de conservateurs, d'antiféministes. M. Wade Horn, figure-clé
du mouvement des droits paternels, est ainsi responsable des questions familiales au
ministère de la santé et des services humains. Mme Diana Furchgott-Roth, une économiste
qui soutient que la discrimination sexuelle à l'embauche est une fiction, siège au
conseil économique de la présidence. Le Docteur David Hagger, farouche opposant à
l'avortement, qui refuse de prescrire des moyens de contraception aux femmes célibataires
et a cosigné avec son épouse un livre prônant la prière et la lecture de la Bible
pour soulager le syndrome prémenstruel, fait partie du comité de médecins qui supervise
la contraception et la délivrance de substances abortives.
Les critiques émises par le gouvernement contre de la discrimination positive remettent
en cause la capacité des femmes d'affaires à signer des contrats avec l'Etat (5), celle
des travailleuses à exercer des activités traditionnellement non féminines, celle des
étudiantes à suivre certains filières d'études où le ratio entre les sexes est encore
très déséquilibré. Si ces évolutions et d'autres devaient se confirmer, les Américaines -
autant celles qui se revendiquent féministes que celles qui n'osent utiliser le mot -
sauront-elles s'unir pour défendre leurs droits, alors même qu'un président populaire
appelle le pays à s'unir contre M.Saddam Hussein ?
Le plus grand des débats pourrait s'ouvrir bientôt.
KATHA POLLITT.
(Traduit de l'anglais par Oristelle Bonis.)
LE MONDE DIPLOMATIQUE - Mars 2003
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