BARRICATA : On commence par du très classique : Historique et composition du groupe.
Choix du nom. CRIA CUERVOS :En mai 1999 trois drôles de musiciennes allaient se rencontrer pour
former un trio revendicatif. Deux venaient du groupe Ahorcados et une de Kochise.
De leur première enquête allait naître une démo 4 titres dès l'été suivant, mais elle
ne s'est vraiment achevée qu'avec la sortie en octobre 2000 de " Soap Opéra ". Depuis,
elles n'ont fait qu'entamer une nouvelle enquête qui n'est pas prête de se terminer…
Cria Cuervos vient d'une expression espagnole qui dit " Cria cuervos y te sacarán los ojos ",
ce qui veut dire " Elèves des corbeaux et ils t'arracheront les yeux ". Le sujet est
l'ingratitude et aussi l'éducation. Par ailleurs, c'est aussi un film de Carlos Saura,
réalisateur espagnol, qui aborde également le thème de l'éducation de 3 petites filles
dans un milieu bourgeois.
B : Pourquoi avoir créé Cria Cuervos alors que vous apparteniez déjà à d'autres
formations ? Est-ce une réponse à des attentes particulières ? CC : Quand on a créé le groupe, Ahorcados n'existait plus et Géraldine jouait et joue
toujours dans Kochise et Turtle Ramblers. Qu'on joue ensemble ? Cà devait arriver.
On avait toutes les trois envie de se retrouver dans le cadre d'un groupe féminin.
On a beaucoup de points communs dans les causes dans lesquelles on est engagées et
on s'aime ! Jouer dans un groupe féminin développe des rapports relationnels différents
comparé aux groupes mixtes, en fait non seulement entre nous mais on a l'impression
qu'avec le public aussi. D'ailleurs certains apprécient et d'autres détestent : "
Qu'on joue mais pitié qu'on se taise ! " et bien c'est pas prêt d'arriver… Thé :
Pour ce qui est d'Isa et moi, on avait pas envie de refaire un autre groupe mixte,
s'il n'y avait pas eu Cria Cuervos, on n'aurait rien fait d'autre. Mais Cria Cuervos
est né parce que c'était nous 3. C'est un choix de personne plus que de sexe, mais
je pense aussi qu'on est telles qu'on est parce qu'on est des femmes.
B : Style et influences (merci de développer) Géraldine : T'as envie qu'on parle musique alors allons y ! A la base quand je suis
tombée dans la marmite punk rock quand j'étais petite, c'était en plein boom punk
alternatif français et bien sûr les bérus ou les Brigades. Bien-sûr, avant les Sex
Pistols étaient passés par là. Puis il y'a eu vite l'influence de groupes comme Crass
et Conflict dont je suis une fan invétérée, pour le message, l'engagement et l'énergie
déployée. Aujourd'hui y'a aussi des groupes punk féminin comme Bikini Kill. Les hollandais
The Ex, les groupes HC Good Riddance ou Avail. Et je suis toujours aussi touchée par
l'émotion dégagée de chanteuses comme Edith Piaf ou Ella Fitzgerald. Y'a Mascarade aussi
(et oui c'est la famille alors…). Enfin peut-être que si je répondais à un autre moment
j'en ajouterais d'autres, mais on va s'arrêter là. Thé : Au commencement, il y eu Kortatu, RIP, Cicatriz, Eskorbuto (groupes basques du sud,
donc), ceci étant dû à mes origines espagnoles. Mais aussi des groupes comme Les Rats,
Parabellum, Les Cadavres, (pour les deux derniers, çà semble maintenant inimaginable …),
ceci résultant de ma culture musicale banlieusarde. Actuellement, mes influences se
situent plus au niveau de la scène HC US avec des groupes comme Good Riddance, Avail,
Pennywise aussi. Isa : Idem que Thé, en rajoutant les premiers Bad Religion.
B : Productions (albums, démo, compil) et concerts (Précisez la " cause " quand il
s'agit de concerts de soutien) CC : La démo, on en a parlé plus haut, et pour le CD qu'on vient de sortir ; c'est
une auto-production que l'on a enregistrée aux " frigos " à Paris en août de cette
année, un 9 titres. On devrait aussi le sortir prochainement en vynil en coproduction.
Notre premier concert a eu lieu en septembre 1999, après 4 mois de répétitions et
l'enregistrement de la démo. C'était à Paris, on participait à l'organisation et c'était
en soutien à Luis V. Rogriguez un Amérindien/Chicano, en taule à perpétuité pour le
meurtre de deux flics. En fait arrêté du fait de son appartenance ethnique, un
emprisonnement raciste. C'était il y'a 22 ans, il avait alors, 23 ans… Comme autre
concert de soutien, il y'a eu à Paris un concert de soutien aux FTP marseillais.
Voilà. On n'a qu'une dizaine de concerts à notre actif, pour l'instant.
B : Cria Cuervos est un groupe engagé. Vous pensez que musique et politique font
bon ménage ? CC : La musique est toujours porteuse de message si ce n'est auditif en ce sens
que c'est un moyen de communiquer ce qu'on a dans les tripes du point de vue de
notre sensibilité, de nos émotions. En tant que communication, c'est donc aussi
un bon moyen d'expression de ses idées, de " gueuler " ses contestations, ses attentes,
pour les partager avec les autres, en espérant que ce soit porteur. Cà l'est si
on essaye de le faire avec le plus d'honnêteté possible, c'est à dire si on ne trahit
pas son message par ses actes, particulièrement par rapport à soi-même.
B : Dans les textes, il est souvent question des femmes. Histoire enfantine évoque l'inceste.
Trève de comptoir raconte l'histoire d'Eva, une serveuse qui fout le feu à son café
pour fuir les regards blessants des habitués. L'inégalité homme-femme,
c'est la faute du patriarcat au capitalisme ? Comment en sortir ? Par une révolution
libertaire ? CC : Eva met le feu au café pas que pour fuir les regards mais pour qu'ils brûlent
dans l'incendie.
Ce n'est pas le capitalisme qui a engendré le patriarcat, mais à l'inverse le
capitalisme s'est entre autre appuyé dessus. Qu'on sache, le système patriarcal
n'est pas non plus absent des régimes communistes. D'ailleurs les femmes n'ont
pas beaucoup intéressé les philosophes. dans la tradition syndicale également .
On peut lire des écrits de syndicalistes CGT au tout début du siècle alors qu'il se
revendiquait anarcho syndicaliste, demandant que les femmes restent à la maison à
s'occuper des tâches ménagères, plutôt que de venir concurrencer les hommes sur le
marché du travail. Ce sont les femmes elles-mêmes qui ont lutté contre ces idées
réactionnaires. Aujourd'hui les femmes sont à peine un peu moins que les hommes
présentes sur le marché du travail, toutefois en général elles occupent à même
niveau d'études des postes moins qualifiés et subissent plus que les hommes le
travail à temps partiel ou le chômage. Mais arrêtons là pour ce qui est de l'égalité
dans le travail. Certains parfois se clament antisexistes parce qu'ils ont lutté
contre les discriminations sexistes dans le monde du travail. Mais le sexime ne
s'exprime pas seulement dans le domaine social ou politique, mais aussi dans la
sphère du privé et de la famille : les violences sexuelles et les violences
domestiques, les mutilations, la circulation des femmes entre les familles échangées
comme des biens. Le patriarcat s'appuie sur l'autorité du père, dans un cadre de
valorisation du guerrier. Il y a peu de temps que des historiennes ont entrepris,
suivies parfois par des historiens, d'écrire l'Histoire des Femmes, jusque là
inexistante tout simplement parce que l'Histoire s'est longtemps appuyée sur celle
des autorités comme l'Eglise ou l'Etat, parce qu'ils ont laissé des traces et que
les femmes en étaient écartées ou reléguées aux oubliettes. De même pour l'Histoire
de l'Art. Il a existé et existent des femmes artistes, certaines ont été réputées
à leur époque mais elles ne sont pas entrées dans l'Histoire, parce que traditionnellement
elle a été écrite par des hommes persuadés que le rôle de la femme est l'éducation
des enfants (jusqu'à un certain point..) et que son domaine est le gynécée grec
(lieu réservé aux femmes dans l'antiquité grecque et qui reflète bien cette idée
d'enfermement des femmes dans leur intérieur).
Alors une révolution libertaire pour libérer les femmes du système patriarcal ?
Dans les écrits (on parlera pas de Proudhon, si il n'était pas déjà mort, on dirait "
qu'il crève ", que peut on faire d'un critique sociale qui exclue les femmes ? ! !)
ce sont les libertaires qui ont en effet le plus remis en cause le système patriarcal
parce qu'ils se sont aussi attaqués a la morale. Mais qu'en est-il des faits ?
Pour qu'une révolution libertaire se libère du patriarcat il faut que la réflexion
et la pratique ait été faite auparavant, sinon quoi, les hommes vont faire la révolution
et libérer les femmes ! Le patriarcat doit être remis en cause avant une révolution
sinon, il perdurera après. Cà commence où ? : Arrêter de traiter les femmes en simples
objets sexuels ou de reproduction, arrêter de leur demander de faire leur preuves
(ça veut dire quoi çà ? par rapport à qui ? On le voit çà dans la musique, parce
qu'on est des femmes, on va regarder si on sait jouer d'un instrument par exemple,
parce que jusqu'à maintenant, les " arts " sont un domaine réservé). Mettre fin aux
inégalités sociales hommes/femmes. Dans la vie privée, effectuer un réel partage des
tâches ménagères ce qui veut dire remettre en cause toute une partie de notre éducation,
de même dans l'éducation des enfants. Une question en l'air : Dans un couple militant,
qui de la femme ou de l'homme reste le plus à la maison pour s'occuper des enfants
quand il y a réunion ?…
Tout ça, c'est dire beaucoup de choses, mais les zines c'est fait pour ça non ?
B : Le titre " espèce humaine ?" est une dénonciation tripale de l'expérimentation
animale. Vous pensez réellement qu'on peut y couper ? CC : La question ne se pose pas comme çà pour nous. Dans l'évolution, l'être
humain pense être un aboutissement et à ce titre qu'il peut tout se permettre.
De quel droit ? C'est nous même qui pensons çà, c'est tout. Du point de vue éthique,
la souffrance conséquente à la torture est intolérable pour nous. De plus, nous ne
concédons aucune autorité spéciale à la science. Le profit mène le monde. Nous
profitons les uns des autres pour arriver à nos fins, nous profitons des autres
espèces pour valoriser notre égo et cette vision que nous avons d'être une " sur-espèce ".
Ce sont des valeurs que nous rejetons. Nous dénonçons et combattons l'exploitation
humaine ou animale. C'est aussi pour les mêmes raisons que nous sommes végétariennes.
Qu'on ne nous parle pas du biologisme humain et autres arguments contre le végétarisme.
Nous avons une conscience, nous pouvons faire des choix, nous en avons fait.
B : Train Ride est un texte écrit par Luis Rodriguez, un prisonnier politique condamné
à perpétuité. Dans les contacts, on trouve des renvois vers l'ABC, le COSIMAPP, le CSIA,
le SRA. Vous êtes abolitionnistes ? CC : Ce sont des luttes dans lesquelles on se retrouve toute les trois. Oui, nous
sommes abolitionnistes.
B : Dans Histoire Enfantine, la gosse bute son père. Qu'est ce qu'on fait des
violeurs quand on est contre le système carcéral ? Une balle ? CC : C'est un thème particulièrement polémique, surtout quand on est abolitionniste
et qu'on estime que personne n'a le droit de vie ou de mort sur quiconque. Souvent
on a tendance à faire passer le viol comme exclusivement pathologique, de l'ordre des
pulsions, mais c'est faut, c'est de l'ordre de la domination de l'homme sur la femme,
sur l'enfant, ou sur l'homme. Donc, l'enfermement ne peut rien changer. la solution
repose sur la disparition du patriarcat et des rapports de domination qu'il engendre.
Toutefois, on n'en est pas encore là et du coup, c'est paradoxal, mais par rapport à
son intégrité, nous pensons qu'une personne qui a subi un viol, doit porter plainte et
par ailleurs nous diffusons les numéros et endroits où s'adresser. Pourquoi ? Parce
que la bonne conscience du système a tendance à enterrer ces violences alors qu'elles
doivent être dénoncées, tout en développant un sentiment de culpabilité des femmes
agressées. Porter plainte, c'est dur quand on a été violentée de la sorte. Il faut
supporter les regards souvent accusateurs, mais c'est aussi le moyen de dénoncer les
violences et d'y faire face. Une balle ? C'est aussi difficile d'en parler et c'est
délicat comme çà en quelques lignes, mais il y a une personne seule qui peut en juger
(pour en revenir au début…), c'est celle qui a été violée, mais surtout pas un tribunal,
ni quiconque d'autre qui s'en croirait, à tort, autorisé sous le faux prétexte de la
morale ou du droit.
B : Thé et Isa appartiennent à HORCA, une association qui organise des concerts de
hardcore. Est-ce qu'on peut en savoir un peu plus sur le travail d'Horca et sur cette
passion pour le hardcore ? Thé : On fait toutes les 3 partie d'Horca désormais (entre autres membres…) même si
à l'origine c'est Isa et moi qui avons fondé l'asso. Horca est née à l'époque
d'Ahorcados (pas de pendus sans potence) et au départ c'était pas trop des concerts
HardCore qu'on organisait, mais Punk avec des groupes comme Les Rats, Heyoka, Légitime
Défonce, Kochise,… dans des bars de la région parisienne (vendémiaire, …), des petites
salles (confluences, .. ). Ensuite nos goûts musicaux ont évolués, et on a commencé
à faire jouer des groupes qu'on aimait et écoutait, souvent hardcore et pour la plupart
américains. Notre but a toujours été d'organiser des concerts à des prix d'entrée
accessibles, et aujourd'hui c'est une grande satisfaction de pouvoir organiser des
concerts de Burning Heads ou de No Use For A Name à 60 F (complètement autoproduits,
et sans subventions). D'autres auraient fixés l'entrée à au moins 90F. C'est une
revanche, et c'est notre principale motivation, avec notre goût de la musique évidemment.
B : Question piège : le mouvement redskin, çà évoque quoi pour vous ? Une bande de
phallocrates ? CC : T'es marrant, tu veux orienter la réponse ? On le rapproche d'un mouvement
musical ayant une conscience politique, de même que le mouvement punk, bien que le
mot mouvement est peut-être un peu exagéré, restons humbles…. Toutefois, dans un cas
comme dans l'autre, pour certains, la politique n'est pas toujours d'actualité, parfois,
c'est pour l'image et là çà rejoint la bande de phallocrates. Et une dernière chose,
" red " n'est pas ce qu'on revendique au niveau idéologique, ce serait même de l'ordre
des systèmes qu'on combat. On préférera, " black " ou " red&black ".
B : Parlons du chant en anglais et en espagnol. Volonté d'internationalisation ou
conscience internationaliste ? CC : Bien sûr c'est pour mener une carrière internationale ! Mais trêve de
plaisanterie. Isa et Thé sont espagnoles et Isa écrit les textes en espagnol,
elle en écrit aussi en anglais, parce qu'elle le parle couramment et que çà vient
comme çà. Géraldine écrit les textes en français. En fait, çà se fait comme çà.
Mais c'est aussi une certaine conscience internationaliste, les langues ne doivent
pas être une barrière.
B : Un album de 18 minutes, c'est pas un peu court ? Etes-vous satisfaites du
résultat ? CC : Il ne nous semble pas avoir dit qu'on sortait un album, mais plutôt qu'on allait
sortir un disque. C'est un 9 titres, parce qu'à ce moment là, on en avait que 9 à
enregistrer. Les morceaux sont courts aussi, mais c'est un choix de toutes les trois,
on aime aller à l'essentiel. Si tu calcules, même si on sortait un 18 titres, il ne
ferait qu'environ 35 minutes… Un peu court ? 4 titres, 15 ou 9, c'est pas un problème,
le problème c'est quand il y a des prix abusifs quelque soit la longueur ou le support.
On est satisfaite du résultat, mais notre objectif c'est de toujours faire mieux.
B : Prochains concerts/Projets ? CC : Dans l'immédiat, les concerts ne sont pas fixés même si on a des idées de tournées,
France/Espagne par exemple, voir plus loin…
Comme projets ? Continuer à développer notre amitié dans le groupe, nos idées et
développer la présence féminine et l'affirmation des idées qui vont avec dans ces
mouvements musicaux somme toute peu ouverts aux femmes.
B : Salutations, contacts mot de fin CC : Merci à toi, Nico pour ton travail
" Stand up and resist ! "
Cria Cuervos
c/o T.Moya
3 allée des Cytises
91100 Corbeil-Essonnes
FRANCE
E-mail : cria_cuervos@hotmail.com
Site web : www.chez.com/criacuervos
" Soap Opera " - CD 9 titres – Disponible contre 60 F (Port compris)
à l'adresse ci-dessus (chèques à l'ordre de T. Moya)