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"Une guerre pour les femmes ?"
Par CHRISTINE DELPHY,
Sociologue, auteur notamment de L'Ennemi principal. Penser le genre, Syllepse,
Paris, 2001.
« Le drapeau américain flotte au-dessus de notre ambassade à Kaboul. (...) Et,
aujourd'hui les femmes de l'Afghanistan sont libres », a martelé M. George W. Bush
lors de son discours sur l'état de l'Union, le 29 janvier 2002. La « coalition contre
le terrorisme » aurait fait la guerre pour libérer les Afghanes. Après les bombardements
et l'entrée des troupes de l'Alliance dans Kaboul, les journaux publient des photos de
sourires féminins qui donneraient au conflit sa raison d'être.
Curieuse justification, alors que les moudjahidins réinstallés au pouvoir par les
alliés ne se comportent pas mieux que les talibans. Du reste, les nombreux reporters
sur le terrain ne peuvent plus cacher la méfiance des citadins de Kaboul et de Jalalabad.
Une méfiance fondée sur leur expérience : entre 1992 et 1996, les troupes de l'Alliance
du Nord (ou « Front uni ») ont perpétré des massacres et des tueries gratuites de
prisonniers et de blessés, terrorisé et rançonné les civils. Actuellement, cela se reproduit,
quasiment à l'identique, dans un Afghanistan à nouveau découpé en fiefs et où les chefs
de guerre menacent de déclencher une nouvelle guerre civile (1).
Les Etats-Unis n'ont que faire des droits des femmes, pas plus en Afghanistan qu'au Koweït,
en Arabie saoudite ou ailleurs. Au contraire, ils ont sciemment et volontairement sacrifié
les Afghanes à leurs intérêts. D'où viennent, en effet, les moudjahidins ? Dès 1978, avant
même que l'armée soviétique n'envahisse le pays, les chefs de tribu et les autorités
religieuses déclarent la guerre sainte contre le gouvernement marxiste de Nur Mohammed
Taraki, qui force les filles à aller à l'école, interdit le lévirat (2) et la vente des
femmes. Jamais il n'y eut autant de femmes médecins, professeures, avocates... qu'entre
1978 et 1992.
Aux yeux des moudjahidins, les droits des femmes valent bien une guerre... contre.
L'invasion soviétique vient donner une dimension patriotique à ce combat. Avec l'appui
des Etats-Unis qui considèrent les ennemis de leurs ennemis comme leurs amis. Bien sûr,
ils savent que les moudjahidins veulent mettre les femmes au pas. Mais ces derniers
contrecarrent Moscou, c'est tout ce qui compte.
Après le départ des Soviétiques, la guerre se poursuit, et surtout la guerre contre les
civils. Les soldats de l'Alliance du Nord pillent les maisons et violent les femmes. Les
chefs locaux rançonnent les camions tous les 50 kilomètres, la corruption et le désordre
empêchent l'application de la charia. Le terrain est ainsi préparé à l'arrivée des talibans,
fils spirituels de ces moudjahidins, aussi anticommunistes que leurs pères, mais encore plus
fondamentalistes : de bons candidats à l'aide des Etats-unis qui allongent les dollars aux
madrasas (écoles coraniques) pakistanaises, via l'Arabie saoudite.
Alors, les Etats-Unis ont-ils toujours lutté pour les droits des femmes ? Non. Ont-ils
jamais lutté pour ? Non. Au contraire, ils les ont foulés aux pieds. Les femmes afghanes
étant défendues par des gouvernements marxistes alliés à un ennemi des Etats-Unis, il a
bien fallu les sacrifier. On ne peut quand même pas laisser les droits humains entraver
la poursuite de l'hégémonie mondiale. Les droits des femmes, c'est comme les enfants
irakiens : leur mort est le prix de la puissance américaine.
Comme toutes les féministes du monde, ayant mené depuis plus de deux ans la campagne contre
le sort fait aux Afghanes par les talibans, j'espère que le gouvernement mis en place
garantira les droits humains des femmes. Un meilleur statut pourrait devenir l'un des
résultats non prévus de cette guerre : un bénéfice collatéral en quelque sorte. On peut
l'espérer. Sans rêver. Le groupe de M. Burhanuddin Rabbani, président du gouvernement
reconnu par la communauté internationale, a imposé la charia à Kaboul en 1992. Et, en 1995,
les troupes du même Jamiat-e-Islami, sous la direction du commandant Massoud, se sont
livrées à une orgie de viols et de meurtres à Kaboul.
Ceux qui décident, ceux qui subissent
A la suite des négociations de Bonn, deux femmes sont entrées dans le gouvernement
provisoire, deux exilées, l'une du parti Hezb-e-Wahdat et l'autre du parti Parchami.
Tous les deux sont contestés comme « partis mercenaires et meurtriers » par Rawa,
l'association révolutionnaire des femmes d'Afghanistan, qui travaille depuis six ans
avec les femmes réfugiées, en particulier pour l'éducation des filles. Ennemie des
talibans, Rawa n'en a pas moins protesté avec la dernière énergie contre les bombardements.
Avec d'autres organisations, elle demande qu'une force internationale protège le peuple
afghan contre les « criminels de l'Alliance du Nord (3) ».
Le Jamiat-e-Islami, poussé par les instances internationales, fait quelques concessions.
Qu'on en juge. Une semaine après la prise de Kaboul, un des porte-parole de ce parti
déclarait sur BBC World que les « restrictions » à l'encontre des femmes seraient levées -
sans plus de détails - et que « la burqa ne sera plus obligatoire : le hidjab (4) suffira ».
Le hidjab (en Iran, on l'appelle tchador) suffira. On croit rêver (5).
Quand bien même les libertés seraient élargies, la guerre deviendrait-elle pour autant
légitime ? Quand il s'agit des droits humains, la question est toujours la même :
qu'y a-t-il de pire que la guerre pour une population ? A quel moment devient-elle
préférable ? Dire que la guerre est bénéfique pour les femmes afghanes revient à décider
qu'il vaut mieux pour elles mourir sous les bombes, mourir de faim ou de froid, que de
vivre sous les talibans. La mort plutôt que la servitude : ainsi en a décidé l'opinion
occidentale... pour les femmes afghanes. Une décision qui aurait pu être héroïque, si
les Occidentaux mettaient leurs vies dans la balance, et non celles des Afghanes.
La façon irresponsable dont est traité l'alibi de la « libération des femmes afghanes »
illustre l'arrogance de l'Occident qui s'arroge le droit de disposer à sa guise de la
vie des autres. Cela imprègne toute son attitude vis-à-vis des Afghanes, et plus
généralement, l'attitude des dominants à l'égard des dominés.
Proposons une règle simple de morale internationale valable aussi pour les individus :
nul n'a le droit de prendre des décisions, surtout héroïques, quand d'autres en paieront
les conséquences. Seule la population qui supporte la guerre peut dire qu'elle vaut le coût.
Or ici, celle qui a décidé la guerre ne la subit pas, et celle qui subit la guerre ne l'a
pas décidée. Pour l'instant, les femmes afghanes se trouvent sur les routes, sous les tentes,
dans les camps, par millions : un million de réfugiés de plus qu'avant la guerre en dehors
des frontières, et un million de personnes déplacées à l'intérieur du pays lui-même (6).
Beaucoup risquent de mourir. Sans aucune garantie que ce « sacrifice » leur vaudra des
droits supplémentaires. Doit-on d'ailleurs parler de sacrifice, alors qu'elles ne l'ont
pas choisi ?
La moindre des décences voudrait que les Alliés arrêtent de clamer qu'on leur fait
endurer ces souffrances pour leur bien. Qu'ils s'abstiennent de prétendre que c'est
au nom de leur liberté qu'on leur retire le droit de choisir leur sort, et même celui
de vivre. On peut craindre au contraire que ce couplet ne devienne un tube ; la liste
est longue des pays auxquels la coalition des alliés contre le mal s'est promis de porter
le bien par le fer. Et bien sûr, toute ressemblance avec des événements historiques passés,
si passés qu'évoquer leur nom semble ringard, toute ressemblance donc avec les guerres
coloniales est pure coïncidence.
La guerre à des fins de contrôle et d'exploitation ne fera jamais avancer les droits
humains. Car ces bombardements au nom de la civilisation ont aussi envoyé nombre de
principes dont se réclame cette civilisation aux oubliettes. Les conventions de Genève,
déclarées invalides par les alliés, d'abord complices des crimes du boucher de Mazar et
des autres (7) et maintenant des manoeuvres américaines. Les Etats-Unis inventent des
nouvelles catégories pseudo-juridiques, les « combattants illégaux » de Guantanamo,
qu'aucun droit, ni national, ni international, ni commun, ni de guerre, ne couvrirait !
Les libertés publiques, orgueil de nos démocraties, annulées ; le droit international,
blessé à mort - le grand corps agonisant de l'ONU est là pour en témoigner. Seule une
coopération vraie et pacifique entre les nations fera progresser les droits humains.
Elle n'est pas à l'ordre du jour. A nous de l'y mettre.
CHRISTINE DELPHY.
LE MONDE DIPLOMATIQUE - Mars 2003
(1) Fin janvier, le chef des services de renseignements, M. Gul Agha Sharzai,
dispute la ville d'Herat au chef de guerre, M. Ismaïl Khan, Globe and Mail, Toronto,
22 janvier 2002.
(2) Obligation pour une veuve sans enfants d'épouser le frère de son mari défunt.
(3) Voir www.rawa.org, 10 décembre 2001.
(4) Manteau enveloppant tout le corps et la tête y compris le visage, et non un
simple foulard.
(5) Voir deux documentaires « Sorties de ténèbres ? » par Saira Shah, et
« Femmes de Kaboul » par Antonia Rados, diffusés sur Arte le 23 janvier 2002.
(6) Voir www.hcr.org et www.msf.org.
(7) Robert Fisk, « We are the War Criminals Now », The Independent, Londres,
29 novembre 2000. Consulter aussi les sites de Human Rights Watch, www.hrw.org
et d'Amnesty International, www.amnesty.org
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