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"Meurtres en série pour cause de dot"
Par ROLAND-PIERRE PARINGAUX
Journaliste.
Chaque année, des milliers de femmes dans le monde sont torturées et tuées pour
avoir désobéi à leur père, leur frère ou leur mari. Au Pakistan, une centaine
de militantes féministes ont organisé, en mars 2001, une marche à travers le pays
pour dénoncer ces « violences domestiques » et réclamer des moyens d'accès à la justice.
En Inde, des milliers d'autres sont assassinées parce que leur dot se révèle insuffisamment
rentable. Crimes d'honneur ou crimes d'argent, ces meurtres bénéficient souvent d'un soutien
tacite des populations, de la complicité de la police, et de la mansuétude des juges.
POUR marquer le nouveau millénaire, 2001 a été décrétée Année de l'attribution du pouvoir
à la femme (Women's Empowerment Year) par les autorités indiennes. Dans un pays qui compte
au bas mot un demi-milliard de femmes, le choix paraît judicieux. De la déesse Kali à
Indira Gandhi, l'Inde passe pour un pays respectueux du droit des femmes et acquis à leur
promotion.
Cette façade avenante ne rend que plus choquante la persistance de traditions criminelles,
tout particulièrement celle de la dowry death (la mort pour cause de dot) qui, tous les ans,
coûte la vie dans des circonstances atroces à des milliers de jeunes femmes. Le phénomène,
loin de reculer, progresse partout dans l'indifférence et dans l'impunité. Pourtant, le code
pénal le définit comme un acte criminel : « Lorsque la mort d'une femme est causée par des
brûlures ou des blessures corporelles, ou lorsqu'elle intervient dans des circonstances
anormales au cours des sept années suivant le mariage et qu'il est démontré que, peu
avant la mort, la victime a été sujette à des actes de cruauté ou de harcèlement de la
part de son mari ou de la famille de son mari, en relation avec une demande de dot ».
La dot, qui trouve son fondement dans la tradition hindouiste, visait à l'origine à
dédommager par une dotation en argent, en or et en bijoux les filles qui n'héritaient
pas du patrimoine foncier. Avec le temps, elle a connu une dérive marchande qui favorise
le chantage, la cruauté et les crimes de la pire espèce. Sans distinction de classes
sociales. L'ampleur du phénomène fut longtemps difficile à appréhender : les statistiques
officielles ont toujours été succinctes et les médias souvent muets. Désormais, grâce au
travail de l'équipe de Vimochana, une association de défense du droit de la femme basée
à Bangalore, ce n'est plus le cas.
Depuis des années, ces bénévoles étaient intriguées par les statistiques de la police
concernant les femmes mortes de « cause non naturelle »dans la ville et dans ses environs.
Pour 1997, année du début de l'enquête, les 1 133 cas répertoriés se répartissaient ainsi :
157 crimes, 546 suicides (dont 224 par le feu) et 430 accidents (en majorité des « accidents
de cuisine » dus à l'explosion de fourneaux à pétrole) (1). Faits troublants : plus des deux
tiers des victimes avaient péri par le feu ; la grande majorité étaient des jeunes femmes
de dix-huit à vingt-six ans récemment mariées ; elles seules semblaient être la proie de
cette vague d' « accidents de cuisine » qui, curieusement, épargnaient leurs belles-mères
et leurs belles-soeurs.
Ce n'est pas tout : la police retrouvait rarement les fourneaux incriminés et, dans bien
des cas, les jeunes femmes admises à l'hôpital avaient les cheveux imbibés de kérosène et
des traces de coups. Cela faisait beaucoup. Mais pas assez pour attirer l'attention des
pouvoirs publics, du corps médical et de la presse.
Responsabilités du gouvernement
« ANGOISSÉES par ces morts atroces, et convaincues que les accidents et les suicides
étaient en fait des meurtres prémédités, nous avons commencé à chercher la vérité
derrière chacun de ces cas », raconte Mme Donna Fernandes, l'une des fondatrices de
Vimochana. En 1997, elle lance une étude systématique qui durera plus de deux ans.
Un travail d'autant plus significatif qu'il porte sur la ville de Bangalore, la
« Silicone Valley » de l'Inde, la capitale de l'Etat de Karnataka, dans le Sud,
où la tradition de la dot est moins forte que dans le Nord. Enfin, le gouvernement
local fait des efforts notables pour la cause des femmes (2).
Au fur et à mesure de l'enquête, les statistiques de la brigade criminelle seront complétées
par celles de l'hôpital Victoria. Puis par les entretiens avec les familles des victimes,
pour les inciter à briser la loi du silence. « Au début, dit Kavitha, l'une des bénévoles
de Vimochana, les parents refusaient de nous recevoir et de nous parler. Par peur et aussi
par fatalisme. "La police, nous disaient-ils, est corrompue et la justice ne nous rendra
pas notre fille. Laissez-nous." »
Progressivement, les langues vont se délier et les confessions devenir une litanie de drames
stéréotypés. Le mariage, pour le meilleur et, très vite, pour le pire. La cupidité de la
belle-famille et les coups du mari, pour de l'argent, pour un téléviseur, une poignée de
roupies. Le refus déchaîne une cruauté poussée jusqu'à la mort : l'aspersion de carburant
et la mise à feu, ou encore le suicide forcé.
Parmi les drames que racontent les femmes de Vimochana et des parents de victimes, on
trouve celui de Prema (vingt-trois ans) mariée à un cousin alcoolique qui la battait
quand son père ne lui donnait pas d'argent. Ce dernier, qui avait déjà perdu une fille
dans des circonstances tragiques, payait. Jusqu'au 1er novembre 2000 où il refuse 50 000
roupies à son gendre. Le soir, sa fille est gravement brûlée et hospitalisée. D'après le
mari, qui a disparu, c'est un « accident ». Avant de mourir, Prema aura la force de dire
comment, avec l'aide de son frère, son mari l'a bâillonnée et ligotée avant de la livrer
aux flammes.
Plus tard, c'est un paysan, Anjenappa, qui raconte comment il est allé repêcher le corps
de sa nièce, Manjullama (dix-huit ans), dans un puits de leur village. Les beaux-parents
ont parlé de suicide. La police n'a pas cherché plus loin. Or, depuis son mariage six mois
plus tôt, Manjullama vivait un enfer. Elle était retournée dans sa famille, suppliant ses
parents de payer la moto réclamée par son mari. Mais ils n'en avaient plus les moyens. Un
arbitrage du conseil de village n'avait rien donné. Comme la place d'une femme est auprès
de son mari, Manjullama avait rejoint le sien. Le soir même, elle était battue à mort et
jetée dans le puits. L'autopsie a révélé une mâchoire cassée, des hématomes et des brûlures
de cigarettes sur tout le corps.« Tout le village savait, mais personne ne témoignera »,
nous dit cet homme timide qui sans l'aide de Vimochana n'aurait jamais osé saisir la
justice.
Des drames comme ceux-là, l'association en a recensé des centaines. La presse, longtemps
discrète, les relate désormais quotidiennement. Ainsi le Deccan Herald du 11 février 2001
informait qu'« un jeune fonctionnaire du service des impôts, Sathish Kumar, est accusé
d'avoir brûlé à mort sa femme, Lakshmi, parce qu'elle se montrait incapable de lui rapporter
l'argent de ses parents (3) ». Selon la police, Sathish, qui avait épousé Lakshmi un an plus
tôt, avait reçu à cette occasion de l'or et des bijoux d'une valeur de 200 000 roupies.
Les recherches de Vimochana confirment son postulat de départ, à savoir qu'une grande
majorité des cas enregistrés comme accidents et suicides à Bangalore (une centaine par mois)
sont en vérité des crimes prémédités et exécutés de sang-froid. « C'est particulièrement
vrai dans le cas des classes moyennes et supérieures qui utilisent leur fortune pour
influencer les conclusions des rapports », précise Donna Fernandes. Quant au commissaire
adjoint M. Rudrappa, un fonctionnaire chargé de superviser ces cas, il nous dira que
« pas plus de 2 % des accidents rapportés comme tels sont vraiment des accidents de cuisine ;
les 98 % restants sont des crimes ».
L'enquête atteste que, bien souvent, les parents savent. Mais, prisonniers d'une culture
patriarcale et de conventions sociales profondément enracinées, surtout dans les campagnes,
ils sont paralysés.
Sathya, qui travaille aussi pour Vimochana, cite le cas de ce père exaspéré qui disait
à sa fille : « Tu nous fais honte, retourne chez ton mari, c'est ton devoir. Et s'il te tue,
tant pis. » Ainsi, malgré les souffrances évidentes et les risques mortels, père et mère
renvoient généralement leur fille chez son époux. « L'essentiel, c'est le respect de la
tradition et de l'ordre social, ajoute Sathya. Dans ce système, la femme compte peu et
l'homme est rarement critiqué. S'il tue sa femme, beaucoup chercheront à l'excuser. Ils
diront qu'elle était trop sensible ou trop coquette. Bref, si c'est arrivé, c'est que
quelque chose n'allait pas chez elle. »
Sujet parfois tabou, la dowry deathn'en reste pas moins largement acceptée. « Cela
concerne tout le pays et tous les milieux de la société », affirme Kavitha, pour qui
« cette pratique bénéficie d'une complicité de fait des pouvoirs publics, notamment
la police et la justice, qui joue en faveur du meurtrier ». Souvent, l'inaction de la
police fait que le premier constat (First Information Report) dont dépendent les poursuites
policière et judiciaire n'est même pas établi. Des parents sont dissuadés de porter plainte,
des enquêtes sont sabotées, les procédures traînent.
Statuant sur le cas d'une jeune femme brûlée par sa belle-famille en août 2000, la Cour
suprême de Karnakata a critiqué le travail de la police et des magistrats, soulignant que
94 % des poursuites de dowry crimes n'aboutissaient pas en raison d'un travail bâclé.
La Cour a également épinglé les médecins, qui ont un rôle crucial à jouer en certifiant
par écrit qu'une victime est « mentalement et physiquement » en état ou non de faire une
« dying declaration » (déclaration de mourant). L'absence de ce document, essentiel pour
l'accusation, conduit généralement à l'annulation de la procédure. Donna Fernandes n'hésite
pas à parler d'« une véritable industrie du dowry crime alimentée par la corruption ».
Selon elle, « beaucoup de gens - policiers, personnel hospitalier, magistrats et
intermédiaires - touchent au passage ». Ils se livrent parfois à de macabres surenchères
pour faire - ou ne pas faire - tel ou tel acte.
Par quelle fatalité la vie de jeunes mariées est-elle devenue l'objet de ces marchandages
sordides et de ces mises à mort inhumaines ? Les hypothèses ne manquent pas. Les uns
invoquent le rôle purificateur du feu dans la mythologie hindoue, notamment dans le
Rama-yana (4). Pour d'autres, ce type d'assassinat trouverait ses racines dans la
pratique hindoue du sati, l'immolation de la veuve sur le bûcher de son mari, abolie
par les Britanniques. D'autres en appellent à la religion. A tort, semble- t-il.
Bien sûr, le dowry crime tire profit d'une montée du fondamentalisme hindou, peu
soucieux de promotion féminine. Mais, de l'avis général, cela ne relève pas de pratiques
religieuses. D'autres encore mettent en avant la culture, la tradition, le poids du
patriarcat.
Donna Fernandes fait valoir d'autres arguments. « En 1961, dit-elle, un Parlement libéral
a passé une loi mettant la demande de dot hors la loi. Mais, d'une part, les mentalités
n'ont pas évolué. D'autre part, de nouveaux facteurs, socio-économiques, sont venus
compliquer la situation. Le mariage est devenu synonyme d'argent facile, la violence
conjugale s'est banalisée. »
Pour cette militante cultivée, le développement de la mort pour cause de dot doit
beaucoup à l'évolution rapide de la société indienne vers le matérialisme et le
consumérisme. « Aucune forme de violence contre les femmes n'est plus directement
liée aux structures économiques que la demande de dot, affirme-t-elle. Et cette
violence ne peut qu'augmenter avec les nouvelles politiques économiques et les mesures
de libéralisation qui consacrent l'éthique du consumérisme et la loi du marché. »
« De ce point de vue, poursuit Mme Fernandes, la dévaluation de la femme sur le marché
du mariage est complète, sa seule valeur ce sont les biens qu'elle apporte au foyer de
son mari. Une fois ce capital épuisé, elle est réduite à l'état d'objet et bonne à jeter. »
« Aujourd'hui, conclut-elle, l'indifférence et l'apathie montrent crûment que la vie
d'une femme a peu de valeur lorsqu'elle n'a plus de valeur marchande. » Pour elle,
les criminels ne sont pas les seuls responsables, « toute la collectivité est en cause ».
Par sa qualité et par sa portée médiatique, le travail de Vimochana a suscité,
en avril 1999, la création d'une commission d'enquête parlementaire sur les atrocités
à l'encontre des femmes qui, pour l'essentiel, est arrivée aux mêmes constatations.
Dans ses conclusions, la commission réclame notamment une plus grande rigueur policière
et judiciaire, ainsi que la nomination d'un magistrat et d'un tribunal spécialisés.
Les autorités et l'opinion possèdent désormais deux documents importants pour se
convaincre de la gravité du problème. Tout en restant prudent, comment ne pas être
tenté de transposer la situation de Bangalore, qui concerne 6 millions d'habitants,
à l'Inde tout entière, qui en compte un milliard. De plus, on sait que les dowry deaths
n'ont cessé d'augmenter, depuis la fin des années 1980. Dans les Etats du Nord,
traditionnellement les plus touchés (Uttar Pradesh, Rajasthan, Madhya Pradesh et Pendjab),
mais aussi dans ceux du Sud, de l'Est et de l'Ouest. En mai 2000, le ministère de
l'intérieur en évaluait le nombre à 13 612 dans tout le pays et pour les années 1998 et
1999. On est sans doute très loin du compte.
En fait, éradiquer cette pratique d'un autre âge n'est pas une priorité pour les
dirigeants. Le rapport de la commission gouvernementale attend, depuis deux ans,
d'être mis à l'ordre du jour du Parlement de Karnataka. « Dans les Forums
internationaux, dit encore Kavitha, l'Inde est très forte pour les discours.
Mais, concrètement, pour sauver des milliers de jeunes femmes innocentes de la mort,
tout reste à faire. La volonté politique n'existe pas. »
ROLAND-PIERRE PARINGAUX.
LE MONDE DIPLOMATIQUE, Avril-Mai 2003.
(1) En 1998, le nombre de crimes a augmenté et est passé à 1 248 cas. Pour les six
premiers mois de 1999, les statistiques officielles ont comptabilisé 618 cas, soit
plus de 100 cas par mois.
(2) En vertu d'une politique de discrimination positive, 33 % des sièges des panchayat
(conseils de villages) de cet Etat sont statutairement réservés aux femmes.
(3) Deccan Herald, Bangalore, 11 février 2001.
(4) Légende hindoue commune aux pays de l'Asie du Sud-Est. La toute première version
aurait été écrite entre 200 avant J.-C. et 200 après J.-C.
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